Ces «gilets jaunes» respectables que je vois chaque samedi à Paris

27/12/2018

La crise actuelle confirmerait, lit-on, l'opposition de deux France.

 

Celle d'en haut, de l'oligarchie, des chefs et de leurs cadres: les bobos des centres-villes. Et la France d'en bas, désormais qualifiée de périphérique, celle des lotissements et des campagnes, grandes pourvoyeuses de «gilets Jaunes». C'est une analyse sociologique succincte, peinte sur le vif.

 

Car on manque assurément de recul pour dresser pareil tableau. Il suffit de discuter avec les «gilets jaunes» marchant sur les Champs-Élysées lors des différents samedis qui ont rythmé cette insurrection larvée pour se rendre compte que la réalité sociale est beaucoup plus diverse. Les petits entrepreneurs et professions libérales, tout comme les cadres supérieurs, sont largement présents, mus par une animosité envers la bureaucratie, la fiscalité abusive et le sentiment de paupérisation des masses laborieuses.

 

Paris est-il l'unique objet de leur ressentiment? Sa population est-elle la cible d'un soulèvement d'une nouvelle plèbe de provinciaux?

 

La réalité est à nouveau plus complexe. Qu'il me soit permis d'apporter un témoignage. C'est avec une sorte d'allégresse que les cohortes de «gilets jaunes» venus des régions arpentent en début de journée les rues et avenues qui leur sont souvent peu familières du quartier de l'Étoile et des Grands Boulevards, se les appropriant en quelque sorte. Jusqu'à ce que, le soir venu, des pilleurs, en partie venus de banlieue, se livrent à des exactions réprimées avec moins d'efficacité par la police que les déambulations de pacifiques manifestants.

 

Il y a également dans cette foule en «gilets jaunes» pas mal de Parisiens, familiers des lieux. Ne les négligeons pas.

 

Il a déjà été dit que ce mouvement retisse autour des ronds-points une forme de lien social et de convivialité érodée par la vie contemporaine. Mais l'observation peut être valable aussi pour ce qui se passe à Paris, sorte d'immense rond-point mobile le temps des actes des «samedis jaunes». On y retrouve un brassage social et idéologique assez singulier.

 

Et l'on comprend alors que ce mouvement inédit par sa fluidité et son absence de hiérarchie est une manière de transcrire dans le monde physique, dans la réalité organique de la société, ces nouvelles formes de relations horizontales, décentralisées, qui ont désormais cours dans ce qu'il est convenu d'appeler les réseaux sociaux qui, jusqu'à présent, ne mettaient les êtres en relation que par le truchement des téléphones ou des ordinateurs.

 

De la même manière que Lénine prétendait naguère que le communisme, c'était les soviets plus l'électricité, nous pourrions oser que le «giletisme», c'est l'assemblée générale plus Facebook et Twitter. Tout comme sur ces réseaux sociaux, le lien procède de manière décentralisée, ouverte, par grappes attractives auxquelles les participants peuvent choisir de s'agréger mais de manière physique cette fois.

 

La ville - singulièrement Paris - reprend alors tout son sens: lieu de rassemblement, de croisement, où l'anonymat facilite paradoxalement le dialogue. C'est un rôle capital réinvesti par une ville qui redevient LA capitale, tant il vrai que le mouvement des «gilets jaunes» ressent, malgré son caractère régional, le besoin de «monter» vers la ville du pouvoir central chaque week-end.

 

L'erreur du gouvernement a été de ne pas comprendre cette dynamique singulière, et de tenter d'empêcher les «gilets jaunes», lors de l'acte 2 du 24 novembre 2018, de se réunir sur les Champs-Élysées. L'engrenage répression-rébellion s'est alors enclenché.

 

Est-il encore temps de ramener la paix civile en permettant, à l'avenir, aux «gilets jaunes» de marcher pacifiquement sur cette fameuse avenue sans craindre les gaz et les tirs de balles en caoutchouc? Cela permettrait aux forces de l'ordre de se consacrer aux vrais casseurs la nuit venue.

 

Merci de cliquer ICI afin de retrouver l’intégralité de la tribune de Serge Federbusch. 

 

  

 

 

 

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